A/HRC/56/54
d’études et de compétences et davantage de moyens, se sont développés rapidement dans les
années 1990 et 200037. Cela a eu pour effet d’ancrer l’idée binaire selon laquelle il y a des
migrants « désirables » et des migrants « indésirables » chez beaucoup de responsables
politiques et dans le grand public. Bien qu’elles ne soient plus, dans la plupart des cas,
ouvertement racistes, les politiques migratoires actuelles ont créé des inégalités flagrantes
dans l’accès à la migration régulière. Ces 25 dernières années, l’accès aux voies de migration
régulières et sûres a été considérablement restreint pour les ressortissants de pays à revenu
faible et d’États fragiles alors qu’il est quasiment illimité pour les personnes issues de pays à
revenu élevé38, ce qui réduit les perspectives offertes aux personnes qui viennent de pays à
revenu faible et leur capacité de contribuer aux sociétés en tant que migrants en situation
régulière. Les inégalités entre les pays en sont renforcées, et les ressortissants de pays
africains sont ceux dont la marge de manœuvre est la plus restreinte.
39.
Ce n’est pas une coïncidence si la migration irrégulière a fortement augmenté dans un
contexte marqué par des contrôles de plus en plus stricts aux frontières, des critères
d’immigration de plus en plus sélectifs et un accès toujours plus restreint aux voyages
réguliers. Aujourd’hui, nombreux sont les migrants qui empruntent des voies irrégulières.
L’agriculture, l’alimentation, la construction et le travail domestique, entre autres secteurs,
font appel à une main-d’œuvre peu qualifiée, y compris dans les pays à revenu élevé, et se
tournent vers les migrants en situation irrégulière pour répondre à la demande et pallier les
pénuries39 puisque les travailleurs locaux et les personnes qui satisfont aux critères stricts en
matière d’immigration refusent généralement ce type d’emploi. Cela montre qu’il est
nécessaire d’évaluer de manière critique les politiques de sélection des migrants et de se
demander si elles sont réellement en phase avec les exigences du marché de l’emploi et les
besoins de la société.
40.
Les ressortissants de pays à faible revenu ne sont pas les seuls pour qui il est difficile
de voyager par des voies régulières. Le durcissement des contrôles aux frontières a eu pour
conséquence involontaire la fermeture des voies les plus sûres pour les demandeurs d’asile,
ce qui les contraint à emprunter des voies irrégulières dangereuses gérées par des passeurs40.
41.
Les pays ouverts à l’immigration ont toujours été conscients du potentiel des migrants
à faibles revenus et ont accueilli des travailleurs migrants en provenance d’Europe, où la
main-d’œuvre était trop nombreuse pour les besoins de l’époque, et qui arrivaient souvent
sans rien, mais ne tardaient pas à acquérir des compétences, des qualifications et des
ressources. Il existe de nombreux cas exemplaires de migrants qui, aux XIXe et XXe siècles,
ont surmonté l’adversité grâce à leur volonté et à leur ténacité, stimulé l’esprit d’entreprise
et la création d’emplois et contribué au développement de pays prospères à revenu élevé.
Aujourd’hui, les critères stricts en matière d’immigration empêcheraient beaucoup d’entre
eux de migrer de façon régulière.
42.
Le discours hostile, déshumanisant et accusateur qui vise actuellement les migrants,
en particulier les migrants en situation irrégulière et les demandeurs d’asile, traduit un
manque de compréhension de ce contexte. Il justifie les contrôles rigoureux aux frontières et
les violations des droits humains des migrants. Le terme anglais « queue jumper »
(resquilleur) est particulièrement trompeur étant donné que les files d’attente existantes pour
la migration régulière sont inaccessibles pour la plupart des ressortissants de pays à faible
revenu et que la file d’attente des demandeurs d’asile est si longue qu’elle pourrait tout aussi
bien ne pas exister pour la majorité d’entre eux.
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8
Voir Hein de Haas, Katharina Natter et Simona Vezzoli, « Growing restrictiveness or changing
selection? The nature and evolution of migration policies », International Migration Review, vol. 52,
no 2 (2018).
Voir Marie McAuliffe et al., « La migration internationale en tant que tremplin vers de nouvelles
possibilités : Que nous montrent vraiment les données mondiales ? », dans L’État de la migration
dans le monde 2022, McAuliffe et Anna Triandafyllidou, dir. publ. (Genève, OIM, 2021).
Voir De Haas, Natter et Vezzoli, « Growing restrictiveness or changing selection? ».
Anne T. Gallagher, « Exploitation in migration: unacceptable but inevitable », Journal of
International Affairs, vol. 68, no 2 (2015), p. 65 et 66.
GE.24-07075